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Récits et représentations  des catastrophes depuis l'Antiquité

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Récits et représentations des catastrophes depuis l'Antiquité

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Sous la direction de

René Favier, Anne-Marie Granet-Abisset
Grenoble, CNRS-MSH-Alpes, Janvier 2005, 408 p.

ISBN :

2914242182

Langue :

français - espagnol - italien

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Résumé

Si un événement peut être catastrophique pour les populations qui en sont victimes, c'est dans bien des cas par le discours que l'on a tenu sur lui, qu'il prend - ou non - un statut de catastrophe. Par la manière dont ils sont construits et présentés, ces récits ne se limitent pas à rendre compte des événements survenus : ils sont l'expression de la façon dont les sociétés ont vécu avec la menace, acceptent ou occultent le risque. Depuis l'Antiquité, avec des mots parfois identiques, ces récits, tant vernaculaires qu'érudits, et l'iconographie qui peut les accompagner, ont fait de la catastrophe un thème récurrent traversant toutes les périodes et tous les pays.

Cet ouvrage propose, à travers des contributions issues d'un colloque organisé à Grenoble en avril 2003, une série d'éclairages sur ces questions, via des exemples très variés aussi bien dans le temps (depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque contemporaine) que sous l'angle des événements considérés (avalanches, inondations, tempêtes, séismes...) et des "médias" par lesquels passent ces discours et représentations (bas-reliefs, presse, littérature, sermons, films, photographies...).

Les textes ont été regroupés autour de trois entrées : la médiatisation, l'instrumentalisa-tion et la scénarisation de la catastrophe. La première partie réunit huit textes (N. Geroudet, J. Buridant, M. Tailland, M. Guignier, P. Allard, E. Martinais, J. Montredon, M. Amalric et H.J. Scarwell, R. Laganier) rendant compte de la façon dont une catastrophe particulière a pu être érigée en événement majeur, suffisamment emblématique parfois pour construire une mémoire. Les sept contributions réunies dans la seconde partie (Ph. Leveau, A. Bérenger Badel, E. Limousin, L. Rivière Ciavaldini, R. Zeller, M. Gisler, C. Masutti) mettent plus particulièrement l'accent sur la fréquence du thème dans le discours politique ou religieux, et sur l'explicitation des usages de tels discours. La troisième partie réunit sept textes (M. Garden, G. Quenet, F. Caille, S. Calvagna, J.-F. Tanguy, F. Hache-Bissette, H. Larski) qui privilégient la dimension comparative dans la manière de rendre compte d'un même événement à des périodes différentes, ou dans le traitement des catastrophes naturelles par différents supports (mémoires, journaux, littérature, cinéma).

Si le champ de recherche est encore à structurer et développer, l'ouvrage présente ainsi un premier ensemble important de connaissances et de problématiques, qui devrait inviter d'autres chercheurs à prolonger l'entreprise.

Publié avec le soutien de la Région Rhône-Alpes.

Introduction

René FAVIER et Anne-Marie GRANET-ABISSET

Partie I. L'événement médiatisé

La représentation figurée du tremblement de terre romain de 62 ap. J.-C. à Pompéi : médiatisation d'une catastrophe naturelle ? - Noëlle GEROUDET

Nombreux sont les témoignages littéraires ou épigraphiques évoquant des catastrophes naturelles ainsi que les nécessaires reconstructions. En revanche les représentations figurées sont extrêmement rares. Deux bas-reliefs trouvés dans les fouilles de Pompéi représentent des monuments de la cité détruite par le tremblement de terre de 62 après J.C. Après avoir présenté leur histoire ainsi que les différentes questions qu'ils soulèvent, cette étude se propose de les réexaminer dans leur contexte matériel. Une comparaison avec les autres laraires met en évidence leur originalité et souligne la volonté d'un homme (ou d'hommes) de conserver et transmettre le souvenir de cet événement.

L'écho du tonnerre : le retentissement de l'orage du 13 juillet 1788 - Jérôme BURIDANT

Dans la matinée du 13 juillet 1788, un orage particulièrement violent ravage les campagnes du Bassin parisien, en passant par la Beauce, l'Ile-de-France, la Picardie et les Flandres. Si la foudre et le vent font des dégâts assez minimes au patrimoine arboré, la grêle frappe les récoltes à un moment sensible, alors que leur maturité est déjà avancée. Dans le sillage de l'orage, ce sont un quart à la totalité des récoltes qui sont détruits. Les paroisses frappées par la catastrophe sont d'autant plus éprouvées que leur prospérité reposait presque exclusivement sur les produits de la céréaliculture et de l'arboriculture. Dans un contexte économiquement très morose, les caprices du ciel viennent précipiter les difficultés et mûrir les rancoeurs. Les textes parus les semaines et les mois qui suivent tendent à prouver que la catastrophe bénéficie d'un fort retentissement. Comme à l'occasion des grandes crues de 1784, le pouvoir royal tend d'abord à s'emparer de l'événement, en assurant une grande publicité des secours et des remises de taille attribués aux sinistrés. Dans une période où l'image du souverain est souvent malmenée, la catastrophe est l'occasion de démontrer le rôle efficace de l'intervention étatique, par le biais d'une médiatisation déjà nette. Mais l'événement est aussi rapidement repris et commenté dans le monde scientifique et technique. Les publications scientifiques apportent des descriptions et des analyses presque immédiates, qui visent à mieux comprendre l'enchaînement des causalités. Les sociétés d'agriculture déploient aussi à l'occasion une palette de publications et de correspondances, visant dans l'urgence à trouver des productions de substitution aux agriculteurs ruinés par la grêle. Au total, dans un monde où l'opinion publique n'est pas encore clairement éveillée, la "médiatisation" de la catastrophe du 13 juillet 1788 touche encore seulement un public restreint et éclairé. Pour autant, cet événement apporte un exemple d'une exploitation déjà avancée d'une catastrophe.

1820, première tragédie alpestre : l'avalanche de la caravane du Docteur Hamel - Michel TAILLAND

Le 20 août 1820, une avalanche balaie dans une crevasse trois des guides d'une caravane qui tente d'accomplir la onzième ascension du mont Blanc. Cet épisode qui va immédiatement passer à la postérité sous le nom d'accident de la caravane du Docteur Hamel aux yeux des précurseurs de l'alpinisme et d'un public beaucoup plus large, devient ainsi l'archétype de l'accident de montagne, contribuant à forger le mythe tenace de la « montagne homicide », jusqu'à ce qu'il soit remplacé dans l'imaginaire collectif par l'accident du Cervin en 1865. Ce premier événement tragique apparaît en effet comme un élément récurrent de tous les nombreux récits d'ascensions au mont Blanc qui constituent presque un genre à part dans la littérature britannique de voyage en cette première moitié de XIXe siècle. Chaque relation détaille les circonstances, comme pour bien insister sur les dangers encourus, dramatiser l'ascension et souligner la responsabilité du client, puisque c'est à l'entêtement du Dr Hamel qu'on attribue la responsabilité du désastre. Des témoignages directs ou indirects sont censés étayer les récits et retranscrire l'émotion du drame. Quarante ans plus tard, la découverte de débris macabres au bas du glacier des Bossons va relancer l'émotion et apporter un épilogue à ce triste fait divers qui continuera cependant à être relaté dans tous les ouvrages historiques consacrés à l'alpinisme jusqu'au XXe siècle. L'article tente d'expliquer comment les conséquences d'une avalanche, phénomène relativement banal dans la vallée de Chamonix, ont pu rencontrer une postérité littéraire d'aussi longue durée et quelles en furent les traductions sur le court et le long terme.

Mémoire d'une avalanche. Saint-Hilaire-du-Touvet (1853) - Marion GUIGNIER

Saint-Hilaire-du-Touvet s'étend sur le balcon oriental du massif de la Chartreuse au nord de Grenoble. Le village domine la vallée du Grésivaudan et se trouve au pied de fortes pentes, elles-mêmes surplombées par les falaises de la Dent de Crolles. Malgré des conditions physiques favorables aux départs d'avalanches, les archives de la communauté et celles des administrations extérieures conservent peu de traces de phénomènes anciens, les avalanches se produisant essentiellement dans des zones désertes en hiver. Mais dans la nuit du 1er mars 1853, une avalanche se déclencha de la Dent de Crolles, elle détruisit en partie le hameau des Gandains et causa la mort d'un jeune homme. Cet événement revêtit un caractère d'exception aussi bien par son extension que par les dégâts occasionnés. Les pertes et les dégâts contribuèrent ainsi à l'élaboration d'un discours insistant sur le caractère catastrophique de l'avalanche dans la perspective d'obtenir des secours. Ce discours est non seulement relayé par les autorités municipales auprès des autorités supérieures mais aussi par le curé qui fit publier plusieurs comptes rendus de l'avalanche des Gandains dans les journaux locaux et nationaux, ce qui contribua d'une certaine manière à médiatiser l'événement. Le caractère exceptionnel de l'avalanche d'une part et l'élévation de la Croix du Parisien par un des sinistrés d'autre part permirent à la mémoire locale de conserver le souvenir de cet événement que l'on peut encore recueillir aujourd'hui lors des entretiens oraux. L'implantation des sanatoriums dans les années 1930 intégra en partie cette connaissance puisque les nouveaux bâtiments furent construits de telle façon à éviter ce couloir d'avalanches.

La presse et les inondations dans la région du bas Rhône en 1840 et 1856 - Paul ALLARD

La communication portera sur l'évolution du traitement médiatique des inondations dans la région du bas Rhône entre 1840 et 1856. Les inondations catastrophiques de 1840, 1841,1843 demeurent des événements essentiellement locaux gérés par le préfet et les autorités communales. En 1856 la grande inondation marque un tournant dans la gestion médiatique des catastrophes naturelles. Prévenu en temps direct grâce au télégraphe et pouvant se déplacer rapidement grâce au chemin de fer, Napoléon III inaugure une nouvelle manière de gérer les grandes crises en venant apporter sur place le soutien de l'Etat, sous l'œil des journalistes locaux et nationaux. La comparaison peut être faite avec la couverture médiatique des inondations de 1993 et 1994.

La catastrophe comme construction du champ médiatique. L'éboulement de Fourvière (1930) à travers la presse écrite - Emmanuel MARTINAIS

La diversité des parutions de la presse locale et nationale au lendemain de la catastrophe de Fourvière (13 novembre 1930) montre à quel point ce type d'événement n'existe qu'à travers le regard que l'on porte sur lui. Fruit d'une interprétation et d'une mise en discours, la catastrophe est une construction qui repose sur des représentations, des images, des témoignages, des écrits caractéristiques d'une époque, d'une société et des institutions qui les produisent (au rang desquelles les organes d'information occupent une position particulière). Chaque quotidien construit ainsi sa propre réalité selon un ensemble de dispositions liées à la nature du journal, à sa position dans le champ médiatique de l'époque, à ses orientations idéologiques et politiques et à sa plus ou moins grande proximité avec le pouvoir local. La catastrophe est donc aussi objet de débats et de conflits de définition qui ne sont pas simplement l'expression libre d'opinions différentes. L'enjeu est ici clairement politique puisque, à travers la représentation de la catastrophe qu'un journal donné tente d'imposer à ses lecteurs, il s'agit aussi de justifier, de légitimer ou à l'inverse de disqualifier le pouvoir politique en place.

Des journaux contre une "catastrophe". La crue du Guil, juin 1957, dans le Queyras - Julia MONTREDON

La diversité des parutions de la presse locale et nationale au lendemain de la catastrophe de Fourvière (13 novembre 1930) montre à quel point ce type d'événement n'existe qu'à travers le regard que l'on porte sur lui. Fruit d'une interprétation et d'une mise en discours, la catastrophe est une construction qui repose sur des représentations, des images, des témoignages, des écrits caractéristiques d'une époque, d'une société et des institutions qui les produisent (au rang desquelles les organes d'information occupent une position particulière). Chaque quotidien construit ainsi sa propre réalité selon un ensemble de dispositions liées à la nature du journal, à sa position dans le champ médiatique de l'époque, à ses orientations idéologiques et politiques et à sa plus ou moins grande proximité avec le pouvoir local. La catastrophe est donc aussi objet de débats et de conflits de définition qui ne sont pas simplement l'expression libre d'opinions différentes. L'enjeu est ici clairement politique puisque, à travers la représentation de la catastrophe qu'un journal donné tente d'imposer à ses lecteurs, il s'agit aussi de justifier, de légitimer ou à l'inverse de disqualifier le pouvoir politique en place.

La représentation médiatique du risque d'inondation : entre déni et rumeur. Le cas de la Somme (80) - Marion AMALRIC, Helga-Jane SCARWELL, Richard LAGANIER

Ce texte montre par l'étude de deux organes de presse au retentissement régional important - La voix du Nord, quotidien à la diffusion et au retentissement régional, Le Courrier Picard, quotidien local au plus gros tirage en Picardie -, la différence de traitement de la notion de risque lors des inondations du printemps 2001 dans le nord de la France. La rapidité de l'inondation et la durée d'ennoiement lors de l'inondation de la Somme en 2001 semblent justifier le traitement médiatique de grande ampleur et le déploiement de moyens d'explications (analyses d'experts, mise en relation avec des événements globaux par des spécialistes), d'illustrations (photos d'habitants sinistrés, schémas de montée des eaux) et de retours a posteriori sur les événements et leurs conséquences. Le retentissement à l'échelle nationale en est aussi une illustration. A dommages financiers, moraux et humains comparables, le traitement médiatique des catastrophes varie en fonction de facteurs externes : proximité de Paris et rumeurs du déversement de la Seine dans le bassin de la Somme, effets spectaculaires de la montée des eaux. L'étude à la fois quantitative et qualitative des articles ("une" et articles intérieurs) montre que les titres, les photos, les schémas, les références historiques, les textes expriment des points de vue indépendants des risques et des catastrophes en elles-mêmes. L'exemple de la presse régionale quotidienne illustre la différence du traitement médiatique des catastrophes naturelles en fonction d'éléments étrangers au sinistre lui-même.

Partie II. La catastrophe instrumentalisée

Mythe, référence à l'Antique et mémoire des catastrophes dans les médias scientifiques. Le déluge de la Bible à Platon. Les scientifiques croient-ils aux mythes antiques ? - Philippe LEVEAU

Des scientifiques proposent de voir dans des catastrophes naturelles identifiées par l'analyse de sédiments marins ou par des observations sur la remontée holocène du niveau marin une validation du mythe biblique du Déluge ou du mythe platonicien de l'Atlantide. Ces propositions sont relayées par les médias scientifiques. Comme dans le cas de "rumeurs" ou de "légendes urbaines", il s'agit de récits invérifiables qui expriment de manière symbolique des inquiétudes réelles de nos sociétés face à la dégradation des environnements. Cette utilisation abusive des sources antiques n'apporte aucun supplément de crédibilité aux scientifiques qui les cautionnent. En revanche, elle constitue un handicap pour les archéologues qui tentent de relire ces sources à partir des données nouvelles apportées par les géosciences de l'environnement. L'article tente de faire la distinction entre ces fictions et des catastrophes naturelles réelles constituant des scansions du temps historique pour la période antique. C'est dans cet esprit que sont analysés la catastrophe fictive de la submersion de l'Atlantide et l'événement catastrophique survenu en Mer Noire au début de l'Holocène abusivement mis en relation avec le mythe universel du déluge.

Les séismes dans la documentation épigraphique et numismatique sous le Haut-Empire : entre élaboration de la mémoire et reconstruction de l'événement - Agnès BéRENGER-BADEL

Aux trois premiers siècles de notre ère, des documents destinés à être mis sous le regard des habitants de l'Empire ont pour fonction de diffuser certaines informations, voire, dans le cas de la documentation épigraphique, de transmettre la mémoire d'événements passés à la postérité. Ainsi, un certain nombre d'inscriptions rappellent les dommages causés par des séismes, mais visent aussi à mettre en valeur l'ampleur des secours accordés par la générosité impériale, par l'octroi de sommes importantes et d'exemptions fiscales. Elles soulignent aussi la reconnaissance manifestée par les cités secourues, par le biais d'un formulaire qui s'avère très souvent stéréotypé. Si de nombreuses inscriptions précisent que la restauration d'un bâtiment est due à la générosité d'un empereur, d'autres honorent le bienfaiteur du titre de sauveur ou de nouveau fondateur, et certaines cités vont jusqu'à changer de nom, comme l'attestent également diverses séries monétaires. L'intérêt de telles pratiques est bien évidemment d'accentuer l'ampleur de l'aide impériale et cette démarche joue alors un rôle important dans l'élaboration de l'image de l'empereur bienfaiteur.

Jean Skylitzès, les empereurs et les séismes - Eric LIMOUSIN

La Synopsis Historiarum de Jean Skylitzès fournit à l'historien une bonne base pour étudier le retentissement et l'écho des tremblements de terre dans la pensée politique byzantine des Xe-XIIe siècles. En effet, il relate 17 séismes différents entre 866 et 1063. L'étude cherche à montrer que les séismes chez cet auteur ont d'abord un rôle politique et idéologique, celui de théosemeia, de message divin. Ils permettent de classer les règnes des empereurs en fonction de leurs réactions. Les bons empereurs (rares, Nicéphore II Phokas par exemple) viennent en aide aux malheureux et surtout modifient leur mode de gouvernement, alors que d'autres empereurs s'enfoncent dans l'erreur entraînant avec eux leur peuple (la dynastie macédonienne dans son ensemble). Mais c'est surtout Michel IV (1034-1041) mal conseillé par son frère Jean l'Orphanotrophe qui cristallise les critiques de Skylitzès. L'empereur ne peut lutter que contre les conséquences des catastrophes car son pouvoir est issu d'une usurpation tyrannique du pouvoir. Cette famille n'appartenant pas à l'aristocratie traditionnelle, elle est peu qualifiée pour occuper le trône. Mais dès que le pouvoir revient aux aristocrates, les catastrophes s'arrêtent.

L'Apocalypse au Moyen Age : catastrophe cosmique ou triomphe du christianisme ? - Laurence RIVIERE CIAVALDINI

Contrairement à l'idée largement répandue aujourd'hui, l'iconographie de l'Apocalypse au Moyen Age n'a pas été le support privilégié de visions de terreurs et de catastrophes. L'étude scrupuleuse des images dans leur genèse et leur enrichissement progressif confrontée aux interprétations que les exégètes médiévaux ont proposées de l'Apocalypse suggère que la Révélation de Jean, épurée pour ne pas dire censurée de ses perspectives polémiques et notamment millénaristes, a été un véhicule essentiel dans l'affirmation de l'autorité de l'Eglise. L'analyse de trois traditions iconographiques paléochrétienne (Ve- VIe siècles), celle des Beatus hispaniques (VIIIe-XIIIe siècles) et enfin des manuscrits anglais gothiques (XIIIe-XVe siècles) montre la permanence remarquable d'un art visionnaire au service d'une eschatologie résolument tournée vers le règne du Christ et de l'Ecclesia, dans l'ici-bas et l'au-delà. Sans prétendre réduire l'immense corpus médiéval des images de l'Apocalypse à une vision unique exempte de toute perspective anxieuse et dramatique, il convient de souligner toutefois que, à la suite du prophète, exilé à Pathmos au Ier siècle, le fidèle était avant tout invité à « contempler le ciel par une porte entrouverte » (Ap. IV., 1).

Les catastrophes naturelles au début de l'époque moderne. Entre curiosité, événement terrifiant et interprétation religieuse - Rosmarie ZELLER

L'article analyse l'interprétation des catastrophes naturelles dans les canards et brochures des XVIe et XVIIe siècles. Les catastrophes naturelles y sont mises sur un pied d'égalité avec d'autres phénomènes extraordinaires tels que les comètes ou les monstres. Ces phénomènes sont interprétés comme des signes que Dieu envoie aux hommes. Il est rare que les auteurs donnent une explication naturelle de ces phénomènes.

« … et Dieu a frappé ». Les tremblements de terre et leurs interprétations dans les sermons de la philosophie des Lumières - Monika GISLER

L'article étudie la façon dont les tremblements de terre ont été utilisés dans les sermons des pasteurs suisses au milieu du XVIIIe siècle, notamment après ceux de Lisbonne du 1er novembre 1755 et du 9 décembre 1755 dans le Valais suisse. La question posée est celle de la fonction des sermons dans l'élaboration de modèles d'interprétation des séismes, et de leur rôle dans la construction d'une mémoire des catastrophes naturelles. Dans tous les sermons, l'interprétation commune des théologiens était une vision punitive, selon laquelle les catastrophes étaient présentées comme la manifestation de la colère divine devant les péchés des hommes. Dans cette logique, l'homme était lui-même responsable de son bon(mal)heur. Le discours s'accompagnait en conséquence d'une incitation à se convertir. Dans l'argumentation, le détail des événements eux-mêmes n'avait que peu de place, les hommes devant d'abord garder en mémoire que Dieu était à l'origine de ces séismes. Le vécu des événements et interprétations des pasteurs se conjuguaient dans une culture collective caractéristique de l'époque. Mais dans la construction d'une mémoire sur la longue durée, celle-ci entra moins que le développement d'une littérature plus scientifique.

1935-1938 : photographies du Dust Bowl - Christophe MASUTTI

Le photographe A. Rothstein fut mandaté par la Farm Security Administration en 1936 pour illustrer la situation agricole dans les Grandes Plaines du Midwest, alors en proie à une intense érosion éolienne des sols : le Dust Bowl. Pour remédier à cette catastrophe naturelle et économique, le gouvernement Roosevelt procéda à une réorganisation des bureaux agricoles et mandata ingénieurs agricoles, biologistes et botanistes afin de mettre en place une politique de gestion des sols. Dès lors, les clichés d'A. Rothstein ne secontentent pas d'illustrer les conséquences du Dust Bowl, ils montrent aussi que cette réponse à la catastrophe est motivée par un mouvement "conservationniste" faisant de la préservation des sols une question d'utilité publique. On pourrait croire que cet élan de préservation des sols a permis de condamner les pratiques agricoles industrielles capitalistes en cours depuis les années vingt. Or, si le discours scientifique s'attache à réajuster pratiques agricoles et connaissance des sols, les impératifs économiques et politiques inversent une adaptation de l'agriculture aux sols en une adaptation des sols à l'agriculture. Ainsi, les photographies d'A. Rothstein illustrent davantage les paradoxes de la politique agricole que le Dust Bowl lui-même.

Partie III. La scénarisation de la catastrophe

Des récits de catastrophes dans l'intime de Mémoires - Maurice GARDEN

La communication propose une relecture de trois grands textes de mémoires qui couvrent plus d'un siècle : l'Anglais Samuel Pepys dont le Journal relate au quotidien les dix années 1660-1669, le duc de Saint-Simon dont les Mémoires s'étalent de 1691 à 1723, et l'avocat parisien Barbier dont le Journal couvre les années 1718-1763. Ces chroniques ont deux points communs : aucune ne fut publiée du vivant de leurs auteurs, mais leurs éditions complètes en font des textes d'ampleur considérable : 3 284 pages pour Pepys dans une édition du XXe siècle, 6 023 et 4 149 pages pour les éditions du XIXe siècle de Saint-Simon et Barbier. Mais tout oppose socialement et culturellement les trois auteurs, le petit fonctionnaire anglican égocentrique qu'est Pepys, le grand seigneur réactionnaire qu'est le duc de Saint-Simon et l'avocat catholique conformiste qu'est Barbier. Au cours de ce siècle, nombreuses sont les catastrophes de tous ordres qui ont croisé la vie de nos auteurs, et il est possible d'en dresser une typologie entre les événements naturels dus aux phénomènes climatiques - les sécheresses ou les inondations - avec leurs conséquences économiques et sociales (les disettes et les mortalités), ou moins explicables alors comme les accidents dus le plus souvent à l'imprévoyance humaine, au premier rang desquels les incendies, en particulier urbains, ou les épidémies (pestes de Londres en 1655 et de Marseille en 1720). L'article s'interroge sur les sources d'information des chroniqueurs, témoins directs ou tributaires des canaux extérieurs de l'information (les gazettes en particulier), la place de la relation de ces événements dans leur récit, au-delà de la description habituelle des faits divers et des anecdotes du quotidien, voire de l'intime. On en arrive à faire une lecture quelque peu idéologique des récits dont la tonalité dépend du milieu social et culturel, voire de l'appartenance religieuse. Et si l'on assiste à une désacralisation générale de l'explication de la catastrophe, désormais rarement présentée comme une punition divine, les auteurs ont encore tous tendance à chercher des "coupables" que ce soient les étrangers ou les opposants. Un rapide coup d'œil au Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier permet de saisir l'importance de l'évolution des esprits au cours du XVIIIe siècle, mais aussi un affaiblissement certain de la présence de la catastrophe dans les chroniques destinées à la publication immédiate.

L'économie de l'information sur les catastrophes à l'époque moderne - Grégory QUENET

Cette analyse générale sur la place des catastrophes dans les périodiques est concentrée sur la France et s'étend de 1631 aux années 1780. L'année 1631 marque en effet la naissance du premier périodique français, la Gazette de France, qui occupe une place centrale dans le système de l'information, y compris lorsque naît une presse provinciale à partir des années 1760. Le fil directeur consiste à s'interroger sur l'existence d'un régime d'information propre aux catastrophes à l'époque moderne et sur la manière dont il contribue à construire ce type d'événement.

Les héros du devoir. Presse populaire et traitement médiatique des catastrophes au XIXe siècle - Frédéric CAILLE

Le type social du sauveteur ou citoyen secoureur ordonne en France au XIXe siècle l'essentiel du traitement des accidents et catastrophes au sein des imprimés populaires, des occasionnels jusqu'aux premiers quotidiens. Incontournable pour comprendre le style de "culture du risque" propre à la période considérée, cet opérateur tant idéologique qu'iconographique de l'appréhension médiatique des sinistres majeurs ou courants demande de rapprocher l'histoire de la presse, l'histoire des risques, et l'histoire culturelle et sociale du civisme. Il permet de prendre la mesure de la forte résonance sociale d'une figure qui n'a pas complètement cessé de nous être familière, et qui structure durablement la culture de masse et les usages politiques de la catastrophe.

Essai d'analyse des récits iconographiques des éruptions de l'Etna en 1669 et 2002 - Simona CALVAGNA

Au fil du temps, la relation entre l'homme et le volcan s'est transformée. L'homme a acquis la conscience de sa propre dimension et de ses connaissances, il est passé de la peur absolue de l'évènement inconnu et terrifiant à l'admiration d'un des phénomènes les plus spectaculaires de la nature. Il est possible d'observer cette évolution à l'aide d'une analyse du "récit médiatique" et de la "représentation figurée" de l'évènement. Cette étude prend l'Etna, le plus grand volcan actif d'Europe, comme point d'observation, plus particulièrement à deux moments de son activité : la coulée de 1669 et les dernières coulées de 2002, sur la base des iconographies propres à leur époque (gravures, estampes, peintures, photos, etc.). Les récits de la catastrophe de 1669 sont centrés avant tout sur le phénomène de peur et de danger et dans une moindre mesure sur l'évènement naturel en lui-même. A l'inverse aujourd'hui, les médias, toujours en quête de "scoops", exploitent avant tout le côté spectaculaire du phénomène naturel, l'amplifiant dans le but de créer les sensations. Il importe de préciser, par ailleurs, que les deux évènements sont fort divergents du fait de leur dimension et de leur impact socioculturel et que la dimension médiatique prend toute son ampleur. C'est cette dimension de la question qui est ici interrogée.

Les catastrophes "naturelles" vues par la presse bretonne "de droite" entre 1870 et 1907. L'aléa humain dans le prisme politique et idéologique - Jean-François TANGUY

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la très florissante presse politique et généraliste de province remplit ses austères colonnes à grands coups d'éditoriaux bien sentis, de nouvelles parlementaires, de quelques dépêches de l'étranger reprises d'agences ou de journaux nationaux ou extérieurs et également de faits divers, de préférence criminels, mais aussi de type "catastrophique". Le quotidien monarchiste légitimiste appelé Journal de Rennes ne néglige pas, malgré son orientation d'abord politique, les événements de ce type. Ils occupent une place non négligeable de la pagination du quotidien, mais sous une forme pour nous un peu déroutante : aucune illustration mais surtout aucune tentative d'attirer le lecteur par des titres sensationnels. Sauf dans des cas rarissimes, la catastrophe doit toujours plier devant la politique, à moins qu'elle ne devienne politique. L'étude des faits divers catastrophiques montre une prise en compte de la réalité orientée par la position régionale du journal. On ne s'étonnera pas que la mer et ses drames occupent une place prépondérante. Mais l'époque marque aussi son empreinte par la place importante donnée aux catastrophes issues des machines industrielles en plein essor. Toutefois, le positionnement social et politique reste prépondérant, même en ce domaine : les événements prennent une ampleur disproportionnée lorsqu'ils concernent les élites (le Bazar de la charité), entraînent de graves conflits sociaux (la catastrophe de Courrières), mettent en cause la défense nationale (affaire du Iéna). La présentation des catastrophes par un journal politiquement engagé n'est jamais neutre ; ici encore moins qu'à notre époque, sans doute. Il n'y a pas de fait "divers" mais des toujours des faits qui peuvent faire sens aux yeux de ceux qui les décrivent. Ou alors, il n'y a pas de faits du tout.

Les catastrophes naturelles à travers l'édition jeunesse - Françoise HACHE-BISSETTE

Les catastrophes naturelles font désormais partie de notre quotidien. Comme les adultes, les enfants, qu'ils soient ou non directement concernés par l'événement, s'interrogent et cherchent à comprendre : d'où viennent ces phénomènes naturels ? Sont-ils récents ? Quels sont leurs mécanismes ? Existe-t-il des moyens de prévention ? Pour répondre à cette demande, les éditeurs jeunesse se sont emparés du thème et proposent depuis une vingtaine d'années un nombre croissant de titres, très variés, qui couvrent à peu près tout le champ des catastrophes naturelles : éruptions volcaniques, séismes, avalanches, tempêtes, inondations, sécheresse, épidémies, etc. Des collections spécifiquement dédiées aux catastrophes naturelles ont même fait leur apparition. La démarche n'est plus seulement descriptive, mais aussi explicative et préventive, à grand renfort d'artifices ludiques pour sensibiliser le jeune lecteur. On recense beaucoup de documentaires, souvent traduits de l'anglais, mais aussi beaucoup de fictions, depuis l'album pour les plus jeunes au roman pour adolescent.

Le film catastrophe américain : entre devoir de mémoire, catharsis et peur jouissive - Henri LARSKI

Le film catastrophe, genre presque exclusivement américain, a connu trois âges d'or. Ils correspondent aux périodes troublées de l'histoire américaine du XXe siècle - la grande dépression, le traumatisme vietnamien et la peur millénariste -, sans doute parce que la fonction première du genre est cathartique dans la mesure où il permet d'extérioriser, du moins sur un écran, le souvenir d'événements traumatisants et refoulés. Mais d'une décennie à l'autre, le film catastrophe n'envisage pas les cataclysmes de la même manière. L'objectif de cette communication est de montrer comment chaque période a pensé la mise en images des catastrophes : les années 30 durant lesquelles Hollywood semble vouloir réaliser un travail de mémoire en revenant sur des catastrophes historiques ; les années 70 durant lesquelles on considère le genre comme une sorte de mur animé qui empêche de regarder en face les catastrophes : elles sont le fruit de l'imaginaire hollywoodien mais s'inscrivent dans un univers quotidien. Les années 90 durant lesquelles on décrit des catastrophes naturelles où seul le spectaculaire domine au point de rendre la peur jouissive, jusqu'au 11 septembre 2001 où la réalité a soudain renvoyé la fiction à sa propre réalité reposant ainsi la double question de la légitimation du genre et de sa capacité à redevenir un outil de mémorisation.